Banlieue, Paris et pluie

Mairie de Bourg-la-reine

Je me réveille ce matin à 9h30, dans cette lumière grise qui caractérise les jours de pluie à Paris. Les persiennes filtrent un jour pâle, et l’on entend déjà le murmure de la ville : quelques voitures et un camion de livraison passant dans la rue, et le tintement régulier de l’eau contre les gouttières. Ce n’est pas une pluie violente, mais une de ces chutes persistantes qui, avec la grisaille caractéristique de la capitale, enveloppe la journée d’une sorte de mélancolie.

Je reste encore quelques minutes au lit, blotti sous la couette. Ce moment de suspension matinale me plaît toujours : l’esprit flotte encore, et les obligations de la journée semblent encore lointaines.

Finalement, je me lève puis je jette un œil dehors. Les toits du quartier brillent sous la pluie. Les immeubles du treizième arrondissement, avec leurs lignes parfois sévères, ont ce matin une teinte plus sombre qu’à l’accoutumé.

La première tâche du jour est très prosaïque : lancer une machine à laver. Ce geste domestique possède quelque chose de routinier. Le ronronnement discret de la machine, une fois le programme lancé, résonne dans le couloir proche de mon bureau à une cadence familière, presque une basse continue.

Vers 10h30, O. part travailler. Nous avons échangé quelques mots dans l’entrée pendant qu’elle enfile son manteau. Le claquement de la porte derrière elle laisse l’appartement dans ce silence particulier des matinées solitaires.

Je me consacre alors à un petit rituel devenu indispensable : la préparation de mon thé. Aujourd’hui, je choisis un thé de la haute montagne Ali, de Taïwan, dont j’aime le côté très légèrement torréfié, la rondeur végétale et l’onctuosité presque lactée. Je prépare sur mon plateau à thé en bambou, un objet que j’utilise depuis plusieurs années et qui, avec le temps, présente une patine légèrement sombre. L’eau chauffe doucement. Les feuilles s’ouvrent. J’utilise une tasse étroite et haute, dédiée à mettre en avant le parfum du thé dégusté, plaisant pour le non-initié, délicieux quand on le connaît. Je finis la cérémonie par verser la première infusion dans ma tasse puis commence vraiment ma journée en naviguant sur les réseaux sociaux, afin de préparer les messages que je vais publier aujourd’hui.

La matinée est consacrée à la promotion de mes nouvelles érotiques. C’est une partie de mon métier qui m’exaspère davantage qu’elle m’intéresse. La promotion, elle, exige une sorte d’extraversion artificielle et la tendance actuelle est à l’exhibition.  L’écriture, elle, est une activité intrinsèquement solitaire et personnelle.

Je me plonge donc dans Tiktok et Instagram, écrivant des textes qui accompagneront mes publications, réfléchissant à des phrases capables d’attirer l’attention. Je choisis aussi des images, suggérant davantage qu’elles ne montrent, la censure des réseaux sociaux puritains étant ce qu’elle est, un obstacle dont je dois tenir malheureusement tenir compte trop souvent.

En fin de matinée, je lève les yeux vers l’extérieur. La pluie n’a pas cessé.

Vers midi, j’ai quitté l’appartement pour déjeuner avec un couple d’amis à Bourg-la-Reine. Je prends la voiture et m’engage sur ce trajet vers la banlieue sud, heureusement fluide car j’ai pris du retard.

La pluie m’accompagne sur tout le parcours. Les essuie-glaces giflent la vitre de manière régulière, d’un mouvement monotone et mécanique. Sur l’autoroute, les phares de voitures circulant sur la voie opposée se reflètent partout, les surfaces suintantes agissant en tant que réflecteurs. Les rétroviseurs sont aussi saturées de lumière. Dans ces conditions, la prudence est de mise et j’ajuste le limiteur de vitesse pour ne pas me laisser surprendre.

Il y a toujours quelque chose d’étrangement irréel dans ces déplacements sous la pluie. L’atmosphère apparaît assez oppressante, silencieuse si l’on fait abstraction de l’eau qui s’abat sur le véhicule, un environnement invitant à l’introspection.

Coup de chance, une place de stationnement se libère à quelques mètres de l’endroit indiqué par mon GPS. Je retrouve mes amis dans une petite crêperie de Bourg-la-Reine, à quelques minutes de chez eux. J’étais plus libre qu’eux par rapport à mon emploi du temps et j’ai donc fait le déplacement.  L’endroit est agréable, moderne et spacieux, aujourd’hui le parfait refuge contre l’humidité extérieure. Nous avons déjeuné pendant une bonne heure, tout en discutant des sujets les plus divers : les vacances, les voyages, leurs enfants, les élections municipales, le télétravail, nos connaissances communes…

Les crêpes étaient excellentes, croustillantes sur les bords et moelleuses au centre. Une cuisine sans prétention mais exécutée avec soin.

Quand nous ressortons, la pluie tombe toujours. Je commence à croire qu’elle ne me quittera pas de la journée.

Le retour vers Paris est fluide, et j’en suis satisfait car il me reste beaucoup de travail. Sur le chemin du retour, je réfléchis au couple, aux enfants, à la vie en banlieue, ce qui m’amène à considérer le conformisme et à son rôle dans notre société. Utile pour nous intégrer au groupe, nuisible quand il permet de nous manipuler en tant que somme d’individus nommée “peuple” ou “population”. Véritable pierre angulaire pour certains, ces esprits sont incapables d’y échapper, ne serait-ce qu’un peu, que ce soit dans les opinions, l’habillement, le rapport à la famille ou même au plus intime de la sexualité. Profondément sociable, l’homme est une créature de groupe. Elle survit grâce au groupe, aujourd’hui autant ou peut-être encore davantage que dans le passé. Les excès de conformisme m’inquiètent, car je sais que derrière chaque corps, une individualité se dissimule, prête à s’exprimer de la plus surprenante des manières. Le conformisme est nécessaire pour la vie du groupe, pour ses dynamiques internes et le maintien de sa cohérence, en particulier dans les rapports entre individus. Mais cela ne veut pas dire qu’on doit se réjouir de sa pratique forcenée et ne pas dévoiler puis embrasser notre individualité, nos spécificités individuelles, creuset de l’inattendu, de l’innovation, de l’art et cœur des évolutions possibles du collectif.

L’orthodoxie du conformisme a de nombreux zélotes. Certaines de ses créatures creuses se repaissent de la dénonciation de la moindre divergence qu’elles refusent sans chercher ou parvenir à les comprendre, criardes comme des mouettes se déchirant pour un poisson, acharnées à la manière du vautour sur sa carcasse, confortablement ancrées dans leurs certitudes – pourtant souvent fausses – à la façon des porcs qui se vautrent dans la fange. Elles attendent la validation des maîtres avant de se risquer à essayer par elle-même la moindre nouveauté.

J’atteins le parking vers 15h. En remontant à pied l’avenue de Choisy, je cède à une petite habitude : m’arrêter au coffee shop situé juste en bas de mon immeuble d’habitation. L’endroit est devenu, au fil des mois, mon principal fournisseur de café. Je suis toujours accueilli avec un sourire et un bon mot. Et j’ai besoin de caféine pour travailler cet après-midi. J’ai commandé un cappuccino à emporter. Par discipline, j’ai demandé au barista d’utiliser du lait d’avoine. Je suis officiellement au régime, ce qui implique toute une série de compromis. Le goût du café est bien marqué, adouci par le lait. Je le bois rapidement tout en regagnant mon bureau.

Pendant deux heures, je retrouve mes textes. L’après-midi s’écoule en une séance de travail productive. Je corrige quelques paragraphes de ma romance érotique “Margaux à New York”, réponds à des messages sur les réseaux sociaux. Je réfléchis également à plusieurs orientations et thèmes à aborder pour mon nouveau roman non-érotique, en cours d’écriture.

Vers 17h30, je prépare mes affaires et enfile mon manteau. Il est temps d’affronter une nouvelle fois la pluie pour me rendre au stade Charléty, où m’attend mon cours de squash.

Les abords du stade possède une atmosphère particulière en soirée, particulièrement les jours de pluie. L’eau dévale le long des façades. De grosses gouttes précipitées depuis des surplombs du bâtiment s’abattent sur le bitume et les piétons inattentifs. Une fois arrivé dans l’espace réservé à mon sport, j’entends le bruit sec, caractéristique, des balles résonnant contre les parois des courts.

Mon entraînement commence à 18h. Une heure intense, comme toujours. Le squash est un sport exigeant : technique, rapide, brutal par moments. On en ressort essoufflé, trempé, endolori, mais étrangement satisfait. Il y a dans cet effort physique quelque chose qui nettoie l’esprit, malgré parfois l’usure du corps qui accompagne une pratique trop régulière d’un sport.

Le trajet de retour est déprimant. Les travailleurs dans le tram rentrent chez eux, humides, le dos courbé, écouteurs sur les oreilles sous leurs capuches. La pluie ne faiblit pas. La ville détrempée et moi sommes las de cette longue journée humide.

En entrant dans l’appartement, je suis accueilli par une odeur délicieuse : O. a préparé le dîner. Une soupe chinoise Kwaï chap fume doucement dans la cuisine. La chaleur du bouillon, son parfum, les épices puissantes, le gras des tripes, la consistance gélatineuse du sang de porc, tout dans ce plat me réjouit après l’effort et ce temps maussade. O. et moi parlons de nos journées respectives, tout en nous informant chacune de notre côté des dernières actualités que nous commentons.

Le reste de la soirée se déroule dans une lente détente. Nous nous sommes installés sur le canapé du salon, allongés paresseusement. La fatigue du jour se dissout dans le calme domestique.

J’ai profité de ce moment pour terminer la lecture de Contrat Parallèle de Victoria Sinclair. Une romance que j’ai appréciée. L’histoire possède ce mélange d’intensité émotionnelle et de légèreté, voire de naïveté, qui fait le charme du genre.

Quand je repose ma liseuse, il est presque minuit. La pluie tombe encore.

FIN

C’est tout pour aujourd’hui 🥹 J’espère que vous avez aimé cette journée dans ma vie et mon métier d’écrivain. N’hésitez pas à vous abonner si c’est le cas !

Et bien sûr si vous appréciez mon travail, vous trouverez ci-dessous le lien vers mon recueil de nouvelles érotiques contemporaines 🔽🔽

Le recueil « La Chair et l’ambroisie »

Les autres textes de la série « Les tribulations d’un écrivain »

Les nouvelle érotiques par Pascal L’Arc

L’auteur

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