Je me lève à 9h30 ce samedi, événement inhabituel car je profite en général de cette matinée pour récupérer des nuits trop courtes et des séances de sport de la semaine. Mais j’ai aujourd’hui une excellente raison de ne pas traîner au lit : un dîner à préparer. La lumière qui filtre entre les lamelles du store de la chambre a déjà cette luminosité du printemps qui annonce à Paris les prémisses de l’été, et encourage à l’activité. Je reste quelques instants immobile, à écouter les bruits de l’immeuble se propageant à travers le béton armé, avant de me rappeler le programme : les courses pour ce soir afin de confectionner les pizzas maison qu’O. a décidé de préparer elle-même, avec cet enthousiasme précis et laborieux qu’elle met dans tout ce qui touche à la cuisine.
Je bois un thé trop rapidement à mon bureau, tout en rédigeant à la hâte quelques lignes promotionnelles pour l’une de mes nouvelles que je publie sur Instagram et Tiktok. Avec les nombreux préparatifs que j’ai à effectuer, il s’agit des seules actions que je pourrai accorder à l’écriture, jusqu’à cet après-midi.
Je pars ensuite vers la rue Mouffetard, fragment du Paris éternel un peu figé, très touristique, avec ses pavés et son agitation perpétuel, mais où l’on trouve néanmoins parmi les meilleurs commerces de bouche de la rive gauche. Dans la rame du métro, ligne 7, je traîne mon caddie avec une certaine maladresse. Très vite, je constate à quel point cet objet, pourtant banal, devient une contrainte dans l’espace confiné du wagon. Je ne suis pas seul : plusieurs personnes en ont un également, et nous formons une sorte de confrérie silencieuse chargée du ravitaillement familial. Pourtant, rien n’est vraiment pensé pour nous. Je me surprends à imaginer des rames adaptées, des espaces modulables, une utopie minuscule, presque ridicule, mais qui dit quelque chose de notre manière d’habiter la ville, à un moment où les pouvoirs publics s’escriment à bouter les transports motorisés hors de la capitale.
J’aime à aborder la rue Mouffetard au niveau de la station Censier-Daubenton. J’accède ainsi plus vite aux boutiques que je fréquente le plus assidûment. Je m’arrête chez un traiteur italien dont la vitrine déborde de couleurs et de drapeaux italiens. Très vite, la file s’allonge derrière moi et, alors que j’annonce la liste des denrées que je recherche, la curiosité de mes voisins fait naître la conversation. Il suffit que je mentionne notre soirée pizzas pour que les regards s’illuminent. Certains posent des questions, d’autres me recommandent des adresses de pizzeria, et deux personnes feignent même de s’inviter ! Le patron, amusé, tente d’obtenir une commande pour le lendemain. Il y a dans cet échange une chaleur devenue rare, inattendue au cœur de Paris, un de ces moments où, grâce à un bon prétexte, les gens révèlent davantage d’eux-mêmes. Je me laisse porter par cette gaieté collective, rare et précieuse.
Je poursuis mes emplettes et m’arrête ensuite au Repaire de Bacchus afin de choisir une bouteille pour l’apéritif, la seule qui me manque. O. tient à commencer le repas par des bulles, et je m’applique à trouver quelque chose de sec, de vif, qui saura ouvrir la soirée avec élégance. Le caviste me conseille avec une assurance tranquille un Prosecco parfait selon lui pour débuter le repas. Et même si cela n’aurait pas été mon choix par défaut, je repars satisfait, en toute confiance du choix de ce vendeur à qui j’accorde toute ma confiance. Je constate que mon caddie est déjà bien rempli.
Un peu plus loin, je décide de me récompenser en commandant un cappuccino d’un coffee shop que j’apprécie habituellement. Mais aujourd’hui, le barista est débordé. L’attente s’étire et je patiente dehors en attendant ma boisson. Puis je repars, assez pressé après cette attente. Mais, quelques mètres plus loin, lorsque je porte le liquide à mes lèvres, quelque chose cloche. Le goût est légèrement dévié. Sans être horrible, il ne correspond pas à ma boisson habituelle. Je l’avale malgré tout, par principe plus que par plaisir, en me disant qu’au regard de l’attente puis du goût de la préparation, le sort ne souhaitait pas m’accorder le plaisir de cette boisson chaude aujourd’hui.
Pour compenser la légère déconvenue, je passe chez Le Chocolat Alain Ducasse et j’achète une boîte de chocolats. Mon ami J. vient avec ses enfants. Pizzas et chocolats, une vraie fête. Les adultes auront en plus une dégustation de deux excellents vins de la région de Chianti, en Italie.
J’écoute un podcast en marchant, mais très vite, l’invité m’agace. Il parle beaucoup, fait des effets de voix, pour asséner des arguments d’autorité déguisés en expertise qui n’apportent rien aux débats, sinon son évidente envie de ne pas débattre. Je coupe sans regret. Le silence me paraît soudain beaucoup plus intéressant. L’extraordinaire absence d’intérêts de certains invités récurrents de la sphère médiatique, présents à longueur de temps sur les plateaux radios et télé, laisse songeur sur les raisons de leur sélection et le nombre de leurs interventions.
Je décide de rentrer en prenant le bus 47. À ma grande surprise, je trouve une place assise avec un espace suffisant pour mon caddie. Je m’installe, soulagé, et scrute Paris qui défile.
Le soleil brille avec une générosité inattendue en cette saison. Les façades haussmanniennes en pierre prennent une teinte claire et lumineuse. Les passants profitent des rayons du soleil, le nez en l’air. Je contemple cette ville à la beauté fascinante, que ses propres habitants connaissent souvent bien mal.
Je fais un dernier arrêt au Monoprix pour compléter mes achats, en abandonnant le caddie devenu trop lourd au gardien à l’entrée. J’y trouve les derniers ingrédients nécessaires à la recette de ce soir, et par une science complexe, je parviens à tout faire tenir dans mon chariot. Je repars, lesté mais satisfait, comme un livreur Amazon qui aurait chargé sa camionnette au mieux.
Une fois à la maison, commence l’épreuve du rangement. Le réfrigérateur contient déjà sept pâtes à pizza, soigneusement préparées par O., et je dois faire preuve d’une inventivité certaine pour y faire entrer le reste. Cela devient une partie de Tetris grandeur nature, où chaque centimètre compte. Après avoir dû faire des choix, je finis par triompher, non sans une certaine fierté. Je n’ai pas de problème à sortir faire les courses, parfois plusieurs fois si nécessaire, mais le rangement des denrées aux bons emplacements reste l’une de mes bêtes noires.
Sans attendre davantage, je prépare mon deuxième thé de la journée et m’installe pour écrire. Mon roman est resté en suspens depuis plusieurs semaines, par l’un de ces blocages insidieux qui ne réside pas dans la difficulté, mais quand une étape de la narration n’est pas suffisamment claire pour l’écrivain. J’ai alors privilégié mon journal, ces derniers temps, par facilité. Le soirées d’avant, conscient de buter sur un problème, j’ai rassemblé des notes afin de meubler l’histoire autour de mon point d’achoppement. Et aujourd’hui, quelque chose se débloque. Les mots viennent, les phrases s’enchaînent, et je parviens à avancer significativement dans ce chapitre qui me résistait. Il y a dans cet élan retrouvé une joie discrète mais profonde, celle de sentir que le roman avance, et que l’inspiration retrouvée va, comme toujours, porter mon premier jet un bon moment.
O. rentre vers 18h30, apportant avec elle une énergie et une détermination immédiatement palpables. Elle se met à cuisiner avec une application joyeuse, tandis que je m’occupe du rangement de l’appartement et de tout préparer pour les vins. Nous avons nos rôles dédiés, presque rituels, et cette complémentarité me plaît.
Vers 20h, notre ami J. arrive avec ses enfants. Leur présence transforme instantanément l’atmosphère. La soirée commence.
Après un bel apéritif, les pizzas sortent du four, dorées, généreuses, et nous les accompagnons de vins du Chianti. Les conversations sont fluides et nous passons d’un sujet à l’autre. Nous parlons notamment de l’intelligence artificielle, de ses promesses, de ses dangers, et de la manière dont elle pourrait transformer nos métiers respectifs. En tant qu’écrivain, je ne peux m’empêcher d’y voir une stimulation. La façon de travailler des auteurs va sans doute changer dans l’avenir. Et je subodore, plus rapidement que beaucoup ne l’imaginent. Elle a d’ailleurs déjà évolué pour nombre d’entre eux, qui ne sont sûrement pas les plus bavards sur les réseaux sociaux à ce sujet.
Les pizzas disparaissent, les verres se remplissent et se vident. Le temps file à une vitesse insoupçonnée. La soirée se prolonge bien au-delà de ce que nous avions prévu. Nos amis nous quittent au cœur de la nuit. O. et moi ne tardons pas à nous coucher. La grasse matinée que j’avais reportée sera pour le jour qui s’annonce, assurément.
FIN
C’est tout pour aujourd’hui 🥹 J’espère que vous avez aimé cette journée dans ma vie et mon métier d’écrivain. N’hésitez pas à vous abonner si c’est le cas !
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